LA MINE COMME METRONOME

En 1914, la société Houillère de Liévin possède 13 puits d’extraction et d’aérage. Elle emploie près de 10 000 personnes, dont 8 000 travaillent au fond des puits. Deux millions de tonnes de charbon sont extraites chaque année. L’entreprise possède 4 282 maisons et des œuvres sociale : caisse de secours, coopérative de consommation, consultations pour nourrissons, dispensaire, écoles, cirées ouvrière

Après la guerre, la ville de Liévin est reconstruite et prend la physionomie qu’elle conservera jusqu’à la fin de l’exploitation minière. Sur les hauteurs de Riaumont, les Grands Bureaux, siège de la Compagnie des mines de Liévin, érigés par Jean Goniaux, impressionnent par leur taille et leur architecture. Les cités sont reconstruites l’identique. À Saint-Amé, les deux écoles de garçons et de filles sont rebâties, avec leurs galeries qui les relient directement à l’église. Mais les rues, qui changent de nom, deviennent aussi plus rectilignes. La structure de l’habitat se modifie progressivement pour des raisons techniques. En effet, lorsque l’on creuse les galeries d’exploitation, les corons sont menacés d’affaissement. Peu à peu, ils seront restructurés, réduisant ainsi le nombre de logements. On passe à d’autres formes de cités, dites pavillonnaires. Dès 1905, on avait vu apparaître, sous l’influence anglaise, les « cités jardins », plus aérées. Elles seront intégrées dans le projet urbain de la Société Houillère de Liévin, lors de cette reconstruction de l’après-guerre. Chaque cité fonctionne en autarcie, ignorant souvent ce qui se passe à côté. Rassemblées autour d’un même puits, disposant de tout à l’intérieur de leur ensemble de logements, les familles n’ont ni l’envie, ni le loisir d’explorer la ville. « Certains habitants du nord de Liévin ignoraient même qu’il y avait une rivière au sud », affirme Michèle Gouillard, responsable du service aménagement de la ville.

Calonne, Riaumont, Les Petits-Bois, Saint- Albert, Saint-Amé, le 2 et le 4 de Lens sont à l’époque autant de mondes clos.

Mais partout le système et les règles mis en place par les compagnies en régissent le fonctionnement.

La loi des compagnies

« Dans les cités, tout était très hiérarchisé. L’habitat d’abord. Ainsi l’ingénieur avait son parc avec son jardinier. Ensuite il y avait les maisons des maîtres porions, avec les toilettes à l’intérieur. Puis venaient celles des porions, des chefs de taille et des ouvriers : pour eux, il y avait un robinet d’eau courante à l’extérieur. Dans certaines cités, la cuisine se trouvait souvent de l’autre côté de la rue. Nous vivions dans un monde clos mais également protégé », raconte Jean-Marie Lequint, président de l’Office municipal de la Mémoire.

Cette protection et ce sentiment de sécurité sont le résultat d’une discipline de fer, imposée par les Houillères. Présent à tout instant et auprès de chaque membre des familles de mineurs, le garde des mines a aussi une fonction d’aide et de conseil. « Il faisait le lien entre la mine et les mineurs. C’est lui qui distribuait les paquets de graines que les mineurs devaient mettre en terre au printemps. II faisait aussi office d’écrivain public, parfois de conseiller pédagogique précise Guy Boucher, archiviste au diocèse d’Arras et juge pour enfants.

Les cités : des identités spécifiques

L’histoire de ces cités a été marquée par les différents flux d’immigration. Les habitants se regroupaient en effet par nationalité.

Il y eut les Polonais et les Italiens, puis les Belges, les Marocains, les Algériens et les Tunisiens, notamment. « La cité du Percot, c’était la colonie italienne. Dans la cité du Pont Thiers, les Marocains vivaient à trois ou quatre par maisons. L’été, ils préparaient le thé sur le trottoir. A leur arrivée, les Polonais travaillaient surtout au 3 de Liévin. On parlait de la rue Cuvier, comme du coron des Polonais », raconte Lucien Laurent, président de l’association Les Gueules Noires.

Calonne-Liévin, un monde à part

Au sein de cet ensemble, la cité de Calonne avait un statut particulier, d’une part parce que le train puis la route avaient tracé une sorte de frontière urbaine à l’intérieur de Liévin. Calonne est ainsi devenue une ville au sein de la ville ; on parle d’ailleurs de Calonne-Liévin. D’autre part parce que c’est là que les directions des Houillères rassemblaient les « fortes têtes » syndicalistes, communistes et autres contestataires d’où le surnom de Calonne-la-Rouge ou du « Petit Moscou ». Ces ouvriers étaient envoyés à la fosse 5 où les veines de charbon étaient réputées grisouteuses, silicotiques et particulièrement dangereuses à travailler. Elle avait d’ailleurs été surnommée l’IIe du Diable. Les habitants de Calonne-Liévin avaient cependant trouvé dans le football un dérivatif qui devait résister aux années. Le club l’Espérance, toujours très bien classé, a inauguré en 2010 sa nouvelle pelouse !

La présence polonaise

Parmi les immigrés, les Polonais furent parmi les premiers et les plus nombreux. À Liévin, ils sont installés majoritairement aux 2-5 de Calonne et au 3 de Liévin. Au 3, le boucher et le boulanger sont polonais. À Calonne, le café Makowiak rue Émile Zola, qui sert de lieu de rendez-vous, voisine avec de nombreux autres commerces tenus par des Polonais. L’équipe polonaise du Warta, qui joua pendant la Seconde Guerre mondiale, vient y arroser les fins de partie, avec du vin et un délicieux mélange de jaune d’œuf et de cognac. On s’y retrouve aussi pour les fêtes traditionnelles.

Réunis en sociétés, les Polonais parcourent les cités et le pays minier, allant de Calonne au 3 de Liévin, à Bully-les-Mines, Carvin, Mazingarbe, Orchies, Lens ou Courrières. Au Nouvel an, ils y vont « promenant l’ours » au bout d’une chaîne, selon une coutume que l’on trouve dans certains pays de l’Est. Ils ont aussi formé une société de gymnastes, spécialistes des pyramides humaines, les Sokols : c’est l’occasion pour eux de représenter leur quartier et leur cité lors des grands bals de rue.

Pour la plupart, les Polonais sont de fervents catholiques. La société du Rosaire regroupe des femmes de Calonne, venues de Westphalie, qui sont très pratiquantes. L’église des messes polonaises est Notre-Dame-de-Grâce, au 3 de Liévin. Lors de la fête de Pâques, selon la tradition, on s’asperge d’eau de Cologne : c’est le lundi mouillé, le Dyngus. À Noël, la fête se termine par un repas traditionnel avec l’oie sacrée par le sang, cuite avec les abats et servie avec des pruneaux, le délicieux makotch, etc.

L’emprise des Houillères

Le contrôle exercé par tes Sociétés Houillères sur la vie des mineurs commence dès le plus jeune âge. Jusqu’à la fin de la seconde Guerre mondiale, et ce en dépit de toutes vicissitudes, elles défendront leur modèle éducatif, fondé sur des valeurs morales et d’obéissance.

Pour la Compagnie des mines de Lens, il faut y ajouter la dimension religieuse. À peine implantée, au milieu du XIXème siècle, la Compagnie fonde une école de filles à Saint-Amé. Six sœurs de la Divine Providence de Ribeauvillé (Bas-Rhin) débarquent à Liévin. L’une d’entre elles dirige l’école, une autre alphabétise les jeunes mineurs. Les sœurs s’occupent aussi des épouses des ouvriers, les initiant à la couture, à la cuisine ou à la puériculture. Elles fondent un dispensaire et créent une chorale.

Dans un deuxième temps, les Mines de Lens ouvrent une école de garçons, confiée à des religieux marianistes.

Comme il manque une église à cette paroisse, on fait construire un grand et bel édifice sur le territoire même de la Compagnie des mines de Liévin. L’église Saint-Amé sera inaugurée en 1876. Après la loi Emile Combes de 1902, imposant la fermeture des écoles des congrégations, les frères seront expulsés de Liévin. Les religieuses, elles, resteront jusqu’en 1946. Mais leur statut est modifié : elles sont désormais employées de la Compagnie.

De son côté, la Compagnie des mines de Liévin déploie ses propres écoles, en commençant par le puits n°01 de Liévin. En 1872, un premier bâtiment y accueille 300 enfants. Quatre ans plus tard, un nouveau groupe scolaire est construit, au 3. Après les lois Jules Ferry (1881 et 1882), la compagnie loue les locaux pour un franc symbolique à la commune. La rémunération des enseignants dépend désormais de cette dernière. Néanmoins de nouvelles écoles sont construites aux cités 2 du hameau de Condé et 5 de Calonne. Après la Première Guerre mondiale, la Compagnie se contentera de financer partiellement la reconstruction des groupes scolaires.

Vers 1954-1955, la commune de Liévin récupèrera des bâtiments plutôt délabrés. Mais il faudra attendre le mandat d’Henri Darras et les années 1960-1970 pour que soit développé un réseau d’écoles, et surtout de collèges et de lycées, digne de ce nom.

Une autre école

En 1924, le maire Léon Degréaux lit en conseil municipal la lettre d’une certaine Fanniebelle Curtis. Celle-ci lui propose d’offrir à la ville de Liévin une « Maison de tous » qui comprendrait un jardin d’enfants, une classe maternelle, une bibliothèque et un logement pour le concierge. Philanthrope et humaniste, Fanniebelle Curtis est la présidente du Kindergarten Unit, qui prône la méthode Froebel pour la petite enfance. En 1927, le bâtiment est inauguré dans l’ancien parc du château de la famille de Romblay. Le Kindergarten de Liévin (jardin d’enfants) est confié à une certaine Mademoiselle Loeulliet qui a séjourné à Boston pour se familiariser avec cette pédagogie.

Après sa mort en 1930, le jardin d’enfants se transformera en une classe maternelle classique. Aujourd’hui, ce bâtiment héberge la Maison de la Mémoire.

Les associations : encadrement et lien social

La vie des mineurs et de leurs familles est encadrée par de nombreuses associations qui ont pour objectif de les aider, les distraire et créer un lien social.

Musicales, sportives, culturelles, certaines d’entre elles ont perduré à travers les années. Des clubs de foot, des associations de joueurs de boules, de tir à l’arc, de colombophilie se développent. Une des plus anciennes est l’Harmonie des mines, créée en 1863 par la toute jeune Société Houillère de Liévin. Une soixantaine d’hommes, musiciens chevronnés, tous salariés des mines, participent à cette fanfare, se pliant à une discipline rigoureuse. Lors des concours, I’Harmonie des mines se retrouve en concurrence avec celle de Courrières ou de Lens.

Elle a traversé le siècle sans jamais cesser de jouer, jusqu’à sa fusion en 1971 avec la formation municipale qui a donné naissance à l’Harmonie de Liévin.

Le sport occupe également une place importante. Dès 1921, à Calonne, le stade Louis Duflot réunit de nombreuses activités telles que le basket-ball, la gymnastique et le football. Celles-ci sont financées en grande partie par la Société Houillère de Liévin. Lorsque Lionel Thilly prit la présidence du club de football, l’Espérance de Calonne, il découvrit que, dans les années 1960-1970, la subvention des Houillères était plus importante que celle de la municipalité.

Un monde solidaire

Cette vie associative ne fait que renforcer la solidarité propre au monde de la mine. La dureté du travail, la fierté de l’accomplir, le partage de règles communes, la nécessité de s’unir… tout contribue à forger des liens, des comportements des valeurs fortes. La famille en est une, le travail aussi : « au fond », les équipes sont très soudées.

L’entraide est présente à tous les moments de la vie quotidienne. Ainsi lorsqu’on livrait le charbon en « le culbutant devant la maison », il fallait le rentrer dans la cave par un trou prévu à cet effet. La femme du mineur payait avec du chocolat les enfants du quartier qui lui donnaient un coup de main.

Résister, toujours

La mine a révélé aussi l’esprit résistant des Liévinois, qui s’est manifesté face aux conditions de travail, comme il l’a fait face à l’ennemi. Militantisme et résistance ont jalonné l’histoire de la ville : en 1941, le bassin minier se révolta contre les conditions de travail et en même temps contre l’occupation allemande. Les femmes des mineurs étaient au premier rang de ces grandes manifestations, dont certaines eurent lieu devant les Grands Bureaux de la Société Houillère de Liévin. Plusieurs mineurs furent arrêtés, déportés et fusillés. Lors de la grève de 1948, qui était une révolte contre la dureté des conditions de travail, la Situation était très tendue : le gouvernement redoutait une insurrection communiste. Le couvre-feu fut même déclaré à Liévin. Forces de l’ordre et militaires campaient sur place : rentrée du 3 de Lens fut démolie par un char ! À Catonne, le conflit faillit tourner au drame.

Cette histoire politique et sociale est emblématique de celle du syndicalisme ouvrier qui mena dans le bassin minier quelques-uns de ses plus durs combats et dont Arthur Lamendin fut l’une des grandes figures.

La fin de l’exploitation minière

En 1944, les bassins du Nord et du Pas-de-Calais sont nationalisés. La Société des Houillères de Liévin se voit retirer toutes ses installations de fond et de jour, ses 240 kilomètres de galeries souterraines, sa centrale électrique et ses 5 744 logements. En 1946, le transfert des actifs de la société (porte- feuille, trésorerie) aux Houillères du Bassin Nord-Pas de Calais créées la même année, marque la fin de la société qui, pendant près d’un siècle, a organisé la vie des cités.

Les Liévinois ont désormais un nouveau patron, l’État, tout aussi exigeant : la production augmente de près d’un million de tonnes en vingt ans en 1967, le groupe Lens-Liévin extrait 5,5 millions de tonnes de charbon, contre 4,5 en 1946. Néanmoins, dès le début des années 1960, la poursuite de l’exploitation est menacée, suite aux plans Jeanneney (1960) qui oriente la France vers le nucléaire et Bettencourt (1968) qui prévoit une diminution de 25 millions de tonnes de la production française. Les derniers épisodes auront lieu après l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand avec notamment un plan de relance qui n’empêchera pas la mine de fermer ses puits. À Liévin, la terrible catastrophe de 1974 – la cinquième en un peu plus d’un siècle – accélèrera les choses.

Le dernier coup de grisou

Le 27 décembre 1974, après la trêve de Noël, une équipe descend dans le puits 3 de la fosse Saint-Amé, à plus de 710 mètres de profondeur. Vers 6h30, un immense coup de grisou provoque un souffle qui ne laisse qu’un amas de décombres. On dénombre 42 morts, 5 blessés et 140 orphelins. Jacques Chirac, alors Premier ministre, assiste aux funérailles. Peu de temps après, une stèle, sur laquelle sont inscrits les noms des 42 victimes est érigée au pied du chevalement. En 1994, à l’occasion du vingtième anniversaire de cette catastrophe, le président François Mitterrand viendra à Liévin rendre un hommage à la mémoire des mineurs. « Car sans eux, sans leur travail, rien n’aurait été possible », a-t-il déclaré.